Décline toute responsabilité en cas de procrastination

The Paradise

Le pitch a quelque chose de comique. C’est une série télé qui adapte un grand classique de la littérature, Au bonheur des dames de Zola. C’est une série télé qui porte sur un grand classique de la littérature, Au bonheur des dames de Zola, un livre super engagé qui parle de l’exploitation de la classe ouvrière. C’est une série télé qui porte sur un grand classique de la littérature, Au bonheur des dames de Zola, un livre super engagé qui parle de l’exploitation de la classe ouvrière, une version de Germinal feat la surconsommation feat la ruine du petit commerce et le chômage de masse et même feat un peu la prostitution, le classisme et le sexisme.

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J’imagine déjà la grosse pression sur les épaules de la BBC.

Le résultat ? Etonnant pour une série un peu prévisible, inégale et parfois très bonne.

Je vais vous détailler les choses qui vous feront grincer des dents avant qu’on passe aux vraies qualités de la série. Soyons honnêtes, je vais clairement la critiquer alors que j’ai aussi beaucoup de choses à détailler sur pourquoi j’ai regardé toute la première saison en une semaine malgré un emploi du temps chargé et beaucoup de sommeil à rattraper.

Une série inégale

Il y a ce vieux préjugé selon lequel les doublages français seraient tous incroyablement mauvais et gâcheraient une œuvre, rendant le jeu des acteurs mauvais alors qu’on n’a que changé une voix. C’est difficile de se prononcer sur le sujet : ce serait terriblement snob de ne pas regarder une œuvre sous prétexte que des gens ont fourni un travail dessus pour la rendre plus adaptable au grand public. Pour autant, un bon jeu d’acteur c’est aussi un bon ton.

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Où je veux en venir ? J’ai commencé à regarder The Paradise en anglais sous-titré français (#labonnevolontémaisfautpaspousser). Et c’était. Horriblement. Mal. Joué. Creux. Fade. Vide. C’était ça le travail de la BBC alors que je savais qu’ils peuvent faire bien mieux ? Pour un peu, j’aurais posté des statuts facebook et twitter expliquant que j’étais choquer et desu.

Le début est en effet un peu insupportable. Il faut attendre un certain moment dans les premiers épisodes pour se mettre à aimer l’histoire. Car les personnages sont en réalité bien interprétés. Ils sont parfois affreusement clichés, trop archétypaux. Avec ceci de fâcheux que quand l’ami Emile écrivait, on n’en avait pas soupé des oncles bourrus, des Mary Sue et des histoires d’amour qu’on voit venir à des centaines de miles.

Disons-le clairement, l’histoire d’amour entre le premier rôle féminin de la fille qui vient de la campagne et ne connaît rien à la vie et le type placé en position de force un peu ombrageux mais avec un grand coeur … On en a soupé. Ca rappelle la sage des gemmes de Kerstin Gier, Twilight et j’en passe. Moray placé en position de supériorité sur Denise parce que la société présentée est très patriarchale, mais alors, qu’est-ce que c’est relou comme faux ascenseur social. On attend patiemment de les voir se galocher à la nuit tombée en pleurant sur l’impossibilité de vivre ensemble (#ladifférencedemilieusocial #lessociologuesl’avaientbiendit). Parce que c’est forcément ce qui va arriver, non ?

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Moray, Clara et Denise. Moray, qui a le feu aux fesses, a déjà eu une aventure avec Clara. La série ne rend pas assez compte de la détermination de Denise à ne pas utiliser son corps pour ce qui serait se compromettre à ses propres yeux.(Source de l’image).

C’est plus ou moins le cas (NON promis, je n’ai pas spoilé, même un manchot hypermétrope l’auraient vu venir dès le tout début tellement c’est gros comme une tour nouvellement inaugurée à Dubaï).

Je passerai aussi sur :

  • la rivale,
  • la bonne copine un peu sympa mais moins attirante,
  • la rivale n°2 qui est l’exact opposé de l’héroïne,
  • l’oncle bourru,
  • le vieux briscard au coeur tendre
  • et le gros-connard-pour-lequel-heureusement-qu’il-a-un-passé-un-peu-tragique-sinon-c’était-dur-de-pas-lui-faire-des-bras-d’honneur-devant-son-écran.

Et pourtant, malgré ses défauts, j’ai dévoré cette série.

Une série étonnamment bonne

Resituons l’histoire voulez-vous ? Un grand magasin au nord de l’Angleterre, l’un des premiers. The Paradise, jolie transposition dans la langue de Shakespeare du Bonheur des dames de Zola. The Paradise, qui attire de plus en plus de clients parce qu’il promet un bonheur à portée de main ou à portée de bourse. De toutes les bourses, car tel un Prim*rk avant l’heure, The Paradise a vocation à proposer de nombreux vêtements et des accessoires à une clientèle féminine très étendue.

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Les autres clientes sont assez peu montrées dans l’adaptation, c’est un gros reproche que je ferais à la série même si je comprends que le temps n’était pas infini. (Source de l’image)

The Paradise, ses décors somptueux, son personnel aux petits soins est là pour donner l’impression fugitive d’un bonheur facile d’accès. C’est là que l’écriture de la série se révèle bonne. On entre dans ce tourbillon. Dans les dépenses effrénées d’une femme du monde qui donnait l’impression d’aller bien et se rend compte qu’elle achète autant pour compenser ce qu’elle n’a pas dans sa vie privée. On assiste au travail des petites mains, des vendeurs qui se plient en quatre (à une époque où le prêt-à-porter n’existe pas, qu’il faut vendre et une coupe et un tissu pour vendre un vêtement qui sera confectionné ensuite). Le gérant de ce petit empire, Moray, est un visionnaire. Un visionnaire insupportable mais un visionnaire quand même : nous le voyons poser les bases de ce qui sera le commerce tel que nous le connaissons. Les phénomènes de mode. Les événements publics et les concours. Les cartes de fidélité. Du commerce du petit artisan, on passe au commerce de masse.

Moray est porté par Denise, son little champion, nouvelle vendeuse au Paradise et premier rôle de la série. Nièce d’un artisan tailleur chez qui elle voulait travailler après la mort de ses parents, Denise est venue dans cette grande ville avec ce seul espoir. Mauvaise idée : son oncle, implanté en face de The Paradise est un homme bientôt ruiné. Par ce même magasin qui lui vampirise sa clientèle. Refusant de vivre sur l’argent qu’il n’a pas, Denise s’y fait embaucher. C’est la transformation de la jeune femme campagnarde en femme d’affaires habile. Même si la métamorphose + l’intelligence + le charme de Denise + le fait que le veuf inconsolable qu’est Moray s’en entiche illico en font une Mary Sue, Denise est un bon personnage. Sa loyauté la rend attachante. D’autant plus attachante que Denise a de l’ambition.

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Denise débarquant au Paradise, à la fraîche, sans se douter de ce qui va lui tomber dessus. (Source de l’image)

Cette ambition permet à la série d’aborder de grands thèmes contemporains. Denise se rend compte qu’elle ne veut pas forcément épouser Moray, mais qu’elle veut être lui. Etre le visionnaire, le cerveau aux commandes qui propose quelque chose de nouveau et obtient un certain prestige. Sans spoiler la fin de la saison, on la verra se diriger dans cette direction au fur et à mesure de l’intrigue, avec ce même sentiment d’exaltation de la voir passer outre le plafond de verre … et se heurter aux débris. Car dans un monde carriériste, mais aussi classiste et sexiste, Denise fait figure de parvenue et on peut très bien comprendre pourquoi les autres personnages la rejettent.

Elle-même commence à comprendre que quand bien même son histoire avec Moray serait envisageable, elle perdrait toute chance de faire carrière. On n’aime pas les vendeuses mariées au Paradise, alors de là à en nommer une à des fonctions de direction … Il lui faudrait faire un choix, et Denise se refuse à le faire. Parce qu’elle a conscience d’avoir plus de potentiel et d’aspirer à autre chose.

Est-ce que ça vaut le coup

De regarder 16 épisodes de presque une heure chaque ? Oui, totalement !

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Pour découvrir des amitiés féminines sincères, par exemple. (Source de l’image)

The Paradise ne fait pas que nous émerveiller par des tissus virevoltants et une histoire d’amour difficile. L’arrivée de ce grand magasin qui met en faillite des artisans, des indépendants, met l’accent sur beaucoup de phénomènes sociaux à l’heure où on prône le bio, qu’on se méfie des sweatshops et qu’on veut revenir à plus de simplicité.

Car The Paradise et son marchandising tapageurs cassent les codes.En attirant la noblesse et les classes populaires, il commence à brouiller les codes sociaux. Les artisans de sa rue en veulent à Moray qui est un parvenu pour eux. Moray, bourgeois prospère, a des airs de vendeur à la sauvette pour la bourgeoisie bien pensante qui voit le fait de se démener pour gagner de l’argent d’un mauvais œil. Le dominant est lui aussi aussi dominé.

Alors qu’il représente le consumérisme, qu’il pose les pierres de ce qui deviendra la fast fashion, qu’il est avilissant, on a envie de voir continuer, et prospérer ce magasin. Car en l’absence de système social, même la vie de vendeuse et son absence de perspectives semblent enviables. Une vendeuse tombée en disgrâce mendie, et la misère se révèle particulièrement violente pour les femmes. Une réalité sociale dure que celle ébauchée par les créateurs de la série même s’ils sont restés bien plus légers que Downton Abbey et Zola. Trop légers peut-être, car le livre est très centré sur cet aspect.

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Par exemple, chez Zola, John Moray est vraiment un personnage qu’on peut haïr. Qui a conscience de faire du mal autour de lui mais le fait pour son idéal. Dans la série, cet aspect est un peu gommé, on nous le rend plus sympathique (mais ce n’est pas le plus métamorphosé dans ce sens).

Les employés vivent au-dessus de leurs moyens et n’ont pas l’envie ou le courage d’économiser. Les vendeuses espèrent trouver un homme riche et providentiel. Jonas, l’homme de main terrifiant quoi que amputé d’un bras est profondément malheureux d’être sans cesse réduit à son infirmité. On apprend tardivement que l’associé de Moray a une famille, puisqu’il vit dans l’ombre du génie et se dévoue au Paradis. Quand aux petits commerçants, ils assistent à la ruine de ce qu’ils ont toujours aimé, d’un métier passion choisi avec soin. Même Catherine Glendenning, riche poupée de l’aristocratie, it-girl avant la lettre, est profondément malheureuse. Obsessionnelle, incapable de vivre par elle-même, on se prend tour à tour de haine et de compassion pour la personne tourmentée qu’elle est.

La série reste légère, se concentre sur le triangle amoureux qu’il y a entre Catherine Glendenning – John Moray – Denise. La BBC a pris de grosses libertés par rapport à l’original, et en réfléchissant c’est une très bonne chose.

Ca édulcore beaucoup d’éléments. Une agression sexuelle. La folie des dépenses. Le harcèlement moral. Autant de thèmes sur lesquels Zola a été très en avance sur son temps. Autant d’éléments qui manquent au sel de la série, qui lui aurait peut-être donné la portée dramatique d’un Downton Abbey dont nous avons vu mourir plusieurs personnages. The Paradise est peut-être trop rose, trop naïf.

Pourtant, je me languis d’oublier un peu le déroulé de l’histoire en prévision d’un nouveau visionnage. Je ne sais même pas si j’en aurais besoin tant j’ai envie de la revoir. Pour guetter l’ambition grandissante de Denise et sa conquête de la ville, pour m’attacher plus à certains personnages que j’ai appris à aimer (comme Clara ♥, qui devait être une rivale fade et qui a un arc narratif intéressant). Cette adaptation ambitieuse m’a donné l’envie d’ouvrir le livre, et je suis impressionnée du travail mis en oeuvre pour en rendre l’esprit.

Sans faire de mauvais jeux de mots, j’ai beaucoup aimé me retrouver dans l’ambiance de The Paradise et je rêverais de faire un tour dans les décors pour en retrouver un peu l’atmosphère.

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  1. kiabea

    26 March

    J’ai beaucoup aimé cette série 🙂

  2. Chauncey

    28 March

    Je n’ai jamais vu la série, mais comme à chaque fois que nous en parlons tu l’évoques avec tant de passion que cela ne peut que donner envie 🙂

    • Adèle

      28 March

      Et bientôt derrière ton écran : le même enthousiasme avec le roman !

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