Décline toute responsabilité en cas de procrastination

Opéra : La damnation de Faust

Le 6 décembre 1846, la première représentation de cet opéra est un flop. La Damnation de Faust est une adaptation d’une pièce de théâtre de Goethe. Mais le personnage de Faust est plus ancien encore dans la culture populaire. Qu’a donc ce bon docteur pour qu’on lui ait donné une telle importance ?

Faust, personnage tragique, se laisse embobiner par le diabolique Méphisto ou Méphistophélès. Plus talentueux que le Docteur Facilier (La princesse et la grenouille) ou Ursula (la petite sirène), celui-ci obtient l’âme du héros sans violence et sans trop d’efforts.

faust 1

La carte d’identité

Première représentation : 1846 à Paris, sous forme de concert
Nationalité du compositeur : Français
Accessibilité : Une durée de 2h30 voire plus, mais comme l’opéra est en français (et qu’on peut mettre des sous-titres sur tous les dvds pour ne rien louper quand une phrase est dure à entendre), ça va. Ce n’est toutefois pas celui que je conseillerais en premier
Inspiré d’un roman de Goethe
Pour se mettre dans l’ambiance : du temps devant soi, de la comfort food, un thé bien noir comme l’âme de Méphistophélès

damnation de faust 2

La damnation de Faust, extraits du spectacle de Lyon. Pour accéder à la vidéo.

Une histoire tragique

L’histoire se déroule aux bords du Danube. Faust est un savant, il a conscience de ses connaissances sans pour autant en être satisfait. C’est tout le drame de Faust d’éprouver ce sentiment de gâchis, ce dégoût du monde et de lui-même. L’idée du suicide l’effleure, et on imagine le tabou, la force de cet interdit. Son chemin croise celui de Méphistophélès, qui lui propose un bien dangereux marché. Dans la mise en scène lyonnaise, Méphisto se fait d’abord entendre par le choeur. Cliquez sur la vidéo mise en lien dessus : ce premier contact est très fort en utilisant un choeur.

Ce personnage étrange, mi-démon mi larron, lui propose de le divertir. S’il lui donne son âme, il lui rendra sa jeunesse et le rendra heureux. Faust qui n’a plus rien à perdre accepte. Comme Méphistophélès mérite bien sa réputation, il fait tout son possible pour convaincre Faust, quitte à faire payer des pots cassé aux autres. Pour récupérer cette âme, Méphisto utilisera toute la conviction qu’il est capable d’insuffler (un peu comme ma banquière qui a essayé de me convaincre de prendre une assurance vie alors que je suis étudiante)

Méphistophélès

Vraiment, pour un docteur la demande est frivole !

Je suis l’esprit de vie, et c’est moi qui console.

Je te donnerai tout : le bonheur, le plaisir ;

Tout ce que peut rêver le plus ardent désir.

 Faust

Eh bien pauvre démon, fais-moi voir tes merveilles

Méphistophélès

Certes ! j’enchanterai tes yeux et tes oreilles,

Au lieu de t’enfermer, triste comme le ver,

Qui ronge tes bouquins, viens, suis-moi, change d’air.

Pour remonter le moral du docteur, il lui propose de l’emmener faire la fête. Faust se trouve intégré dans un choeur de joyeux lurons qui chantent et qui boivent. Ca m’a un peu rappelé la scène d’introduction des Contes d’Hoffman, par Offenbach, et sa chanson “glouglouglou”. Je me demande si les compositeurs d’opéras étaient portés sur la boisson. Mais Faust ne se sent pas amusé par ces scènes de débauche. Il s’ennuie, si bien que Méphistophélès prend ses cliques et ses claques et emmène Faust plus loin.

Après avoir charmé Faust (charmé comme le fait un charmeur de serpents- même si la figure n’est pas très heureuse pour Faust), il lui fait voir en songe Marguerite. Méphistophélès organise la rencontre et charme (aussi) Marguerite qui tombe folle amoureuse de Faust (c’est beaucoup plus vendeur de proposer un amour réciproque).

https://i2.wp.com/moserm.free.fr/moulinsart/images/faust.jpg?resize=290%2C345

L’air des bijoux est l’air favori de la Castafiore (Tintin). Il est chanté par Marguerite dans l’opéra de Gounod, opéra qui a été un succès.

Les amants se déclarent leur flamme dans la chambre de la jeune femme. Cette conduite scandalise les voisins. Par une escalade très rapide, Marguerite est jugée et condamnée. Induite en erreur, le breuvage qu’elle a donné à sa vieille mère n’était pas un somnifère mais un poison. Matricide et fille perdue, ça sent le roussi pour Marguerite.

Pour la sauver, Faust accepte d’entrer au service de Méphistophélès.  Il entre en enfer, tandis que Marguerite est emmenée au paradis.

& une morale classique

Posons ici une petite notion de consentement. L’accord de Faust, qui vend quand même son âme (et ça n’est pas la vendre à la légère, on doit partir du postulat religieux et philosophique qu’une âme existe et a une valeur pour comprendre à quel point Méphistophélès la convoite), est ici facile à obtenir. Est-ce le docteur Faust qui consent ou son désespoir ? Le marché ne me semble pas équitable, car Méphistophélès prend avantage de la situation où se trouve le malheureux. Il exploite sa peine pour le convaincre d’accepter (c’est d’autant moins avantageux que son amour avec Marguerite tournera au tragique). En extrapolant, le marché peut faire penser au pari de Pascal.

Le pari de Pascal est un équilibre bien délicat entre la religion et la vie terrestre (là encore : on doit partir du postulat que paradis et enfer chrétiens existent). Dans le doute, il vaudrait mieux passer sa vie terrestre dans le labeur. Si on meurt et que le paradis existe, on y rentrera. Si on meurt et que le paradis n’existe pas, tant pis. A l’inverse, si on profite de la vie en reniant les principes chrétiens, on se condamne à l’enfer pour l’éternité. Au mieux, on n’aura eu qu’une vie terrestre bien remplie.

Faust, lui, prend le risque d’une vie terrestre bien remplie. Comme on s’en doute, il fait ce pari courageux … mais l’enfer existe.

Si on veut être un peu cynique en regardant cette opéra, en voici la morale :

  1. c’est toujours la femme qui trinque (Marguerite va au paradis mais elle est morte quand même. Tu mourras moins damnée mais tu mourras quand même).
  2. les contrats qui ont l’air trop beaux pour être vrais sont peut-être trop beaux pour être vrais
  3. quand on est rusé, le crime paie.

Musique et mise en scène

Dans les deux représentations que j’ai vues, celle de l’opéra de Lyon de 2015 et celle de l’orchestre Donostiarra de Saint Sébastien (Espagne) de 1999, nous assistons à la lente métamorphose de Faust. Par le choix des vêtements, il ressemble de plus en plus à Méphistophélès.

Le Méphistophélès de 1999 reste, somme toute, assez classique. C’est le type qui surgit de l’ombre et qui est habillé en cuir ou en ciré noir. Il respire l’arnaque, le gros piège sournois.

faust 3

Willard White, qui interprète le Méphisto de la version de 1999 avec maestria. Un personnage dont on sent qu’il ne peut pas être un joyeux drille quand il surgit de manière dramatique, dans le noir, mal éclairé en contreplongée, avec des vêtements en cuir.

Le Méphisto de 2016 est plus subtil et ressemble … à un simple employé de bureau. C’est peut-être ce qui lui accorde ma préférence : il marque la banalité du mal. La scène finale – spoiler – où Faust rejoint les sbires de Méphistophélès est plus frappant. Nous nous retrouvons au milieu d’une assemblée de bureaucrates. La mise en scène lyonnaise, qui utilisait beaucoup d’écrans, nous permet de suivre Méphistophélès. Celui-ci traverse les coulisses, et brise le quatrième mur. Il traverse l’opéra désert à cette heure-ci, et on le voit déambuler tranquillement dans les rues de la ville. Comme s’il rentrait paisiblement chez lui, comme n’importe qui.

La composition musicale colle aux personnages. Les mélodies de Faust sont longues et lentes. Marguerite chante une chanson naïve et désuète, qui emprunte quelques notes aux thèmes de Méphisto. Lui-même est souvent souligné par des choeurs, et des instruments bruyants.

Si Berlioz n’a pas vu son opéra apprécié à Paris, il a composé une oeuvre dont il faut souligner les qualités.

  1. Il mélange des styles variés et se permet de situer l’action en Hongrie parce qu’il veut mettre une jolie musique folklorique hongroise et puis d’introduire la marche hongroise parce qu’il en a envie. Non seulement il passe du bucolique au militaire en peu de temps mais sa marche hongroise est musicalement reconnue
  2. Il met beaucoup de choeurs. C’est un bon moyen d’opposer l’individu au groupe, mais c’est aussi une merveilleuse manière de faire des compositions musicales qui claquent. Entre ça et les cuivres qui retentissent, on se sent tout petit.
  3. Il s’amuse, et nous sort des chansons mi-loufoques mi-cyniques. L’histoire de la puce, l’histoire du rat. Dans le même temps, les choeurs peuvent être utilisés pour faire sentir l’émotion, l’étreinte de l’angoisse
  4. L’oeuvre est à mi-chemin entre l’opéra et l’oratorio. L’oratorio est un autre genre, avec une absence de mise en scène et décors (très épurée), qui fait la part belle aux solistes et aux choeurs.

 

Sophie Koch, ayant joué Marguerite.

Cette fois, une interview de Sophie Koch, une mezzo-soprano qui a interprété Marguerite. Elle évoque l’oratorio.

La critique

Est-ce que l’oeuvre a vieilli ? Considérablement. Est-ce qu’elle a bien vieilli ?

Ben, heu …

La musique est toujours d’une exceptionnelle qualité. Le rôle donné à Méphisto est un rôle génial dans l’opéra, je me suis bien plus attachée à ce personnage que celui de Faust. Les mises en scène de Lyon et de Saint Sébastien ont rivalisé d’ingéniosité.

faust 5

Un élément très intéressant dans la mise en scène de Lyon : Faust (gauche) et Méphisto (droite) dialoguent dans la voiture. Les chants, les choeurs et le côté très théâtral de l’opéra sont abandonnés quelques instants. Ca brise le rythme et maintien le spectateur en éveil.

Pour autant, j’ai trouvé les personnages de Faust et Marguerite assez creux dans le texte de Berlioz. On passe plus de temps à décrire la Hongrie printanière qu’à comprendre les tourments de Faust qui, finalement, se laisse vite convaincre de faire autre chose. La romance de Faust et Marguerite est finalement assez décevante. Le personnage de Marguerite est singulièrement peu développé. Elle disparaît dans un coup de chapeau / en prison. Alors qu’elle avait de vrais enjeux (elle venait de perdre sa mère et l’avait en quelque sorte tuée, son amour était impossible et la vouait à la honte, j’en passe). Est-ce que Berlioz voulait faire trop de choses dans cet opéra et s’est dispersé en chemin ? C’est tentant de le penser.

Je conseille de se rendre au spectacle si La damnation de Faust passe de chez vous. Pour profiter d’une interprétation dans de bonnes conditions et vous laisser porter par l’histoire. Si vous avez l’occasion de vous procurer le dvd de 1999 ou un autre dvd muni d’un livret expliquant la pièce, je vous conseille de le lire. L’interprétation de l’opéra, en quelques lignes, permet de le voir différemment mais je vous laisse découvrir comment.

Et pour vous convaincre de vous intéresser à la Damnation de Faust, je vous laisse avec une musique dénuée de tout spoiler : la chanson Il était un roi de Thulé.


RELATED POST

Your email address will not be published. Required fields are marked *

INSTAGRAM
CLIC CLIC
%d bloggers like this: