Décline toute responsabilité en cas de procrastination
READING

Soeurs et littérature : Les quatre filles du Dr M...

Soeurs et littérature : Les quatre filles du Dr March, Quatre soeurs

Si je vous parle de sœurs. Stop. Qui vivent au sein d’un foyer heureux et aimant. Stop. Mais qui vivent l’absence de leur(s) parent(s). Stop. Elles ont des âges différents. Stop. Se disputent une ou deux fois dans le livre mais se réconcilient grâce au pouvoir de l’amour sororal. Stop.

Vous voyez quel livre j’ai en tête ?

soeurs et littérature 1

J’ai deux romans références young adult / jeunesse à vous proposer sur ce thème « des sœurs et … ».

Le premier, les Quatre filles du Docteur March, s’adressait sans doute à un public d’enfants. Mais le style a eu le temps de vieillir et il se destine peut-être à un public d’adolescents ou de préadolescents qui sauront passer au-dessus d’un aspect un peu ringard. Le narrateur est omniscient et son ton donne à l’histoire l’aspect d’un conte ou d’une fable.

Quatre Soeurs, en revanche, est plus moderne et se destine plutôt à des préadolescents, des adolescents voire un peu « young adult » (de jeunes adultes, donc. Des vingtenaires, des gens qui ont juste eu leur droit de vote quoi) nostalgiques.

NB : j’essaie dans cet article de ne pas vous spoiler les livres. J’essaie autant que possible mais parfois je révèle des éléments sur le caractère des personnages. Ce ne sont pas des livres à suspense, ce qui n’empêche pas d’essayer de préserver l’intérêt du récit.

Et je ne parle que de « groupes » de sœurs. Les relations entre deux ou trois frangines auront leur place dans un autre article.

Les quatre filles du Docteur March, Louisa May Alcott

C’est un classique de la littérature jeunesse. Adapté en films et même en série animée, les Quatre filles du docteur March constitue un incontournable sitôt que les mots-clé « soeurs » « littérature jeunesse » « un peu daté mais ça va » sont tapés dans un moteur de recherche.

soeurs et littérature 2

(peut-être que ce dernier mot-clé est moins cherché, d’accord)

Leur père parti à la guerre (mais comme médecin, faut pas pousser), les quatre sœurs Amy, Jo, Meg, Beth se retrouvent seules avec leur mère et leur nurse. Ces quatre jeunes femmes un peu légères décident de travailler (pour les deux aînées) ou de rester à la maison ou de supporter l’école di-gne-ment.

Il ne faut pas se mentir, c’est un livre daté. Rester à la maison ne pose aucun problème pour l’éducation d’un personnage, les métiers exercés par les femmes sont extrêmement genrés : l’infirmière ou la garde d’enfants. Parmi tout le panel de métiers qui auraient pu exister, elles sont ramenées à des rôles très traditionnels, comme s’il était nécessaire qu’un personnage féminin s’occupe des autres pour trouver sa place. Même Jo, la sœur la plus « masculine » du quatuor a un emploi dans le « care ». Cette même Jo occupe le rôle de chef de famille, en partage avec sa mère, il n’y a pas de stéréotype où l’homme de la famille doit veiller sur sa mère.
La délicatesse et la tempérance sont des valeurs importantes dans ce cercle de personnages. La guerre et la maladie sont évoquées mais cela ne suffit pas à sortir de cette atmosphère douce. Cela se ressent même chez les personnages masculins : par exemple chez ce voisin riche qui s’émeut de leur sort et fait office de protecteur bienveillant (un peu comme dans le roman La petite princesse qui a donné lieu au dessin animé Princesse Sarah). L’autre personnage masculin récurrent est le petit-fils de ce voisin et sa présence amène une intrigue amoureuse discrète dans le livre. L’histoire ne dévie jamais sur un récit à l’eau de rose, et les personnages féminins (une autre soeur connaîtra une amourette) ne sont pas résumés à leurs relations sentimentales.

L’absence de leur père reste le point clé de leur changement d’attitude, et c’est un point qui me fait grincer des dents. Même si économiquement, cela devait être un bouleversement très important, il y a un côté un peu gênant à ce que tout se rapporte à l’homme absent de la maison. C’est assez fou qu’alors qu’il y a six personnages féminins, une si grande partie de l’histoire tourne autour de cet homme absent. C’est un peu une arlésienne, un procédé fictif où un personnage n’est jamais montré mais est cité par les personnages. Comme M. Dupuis dans la bd Gaston Lagaffe. Sauf que M. Dupuis n’est pas à ce point un pilier central de l’histoire, et que les autres personnages ne paraissent pas autant freinés par son absence qu’ils le sont dans les Quatre filles du Docteur March.

Louisa May Accot se sert de ce prétexte pour se centrer sur l’adolescence de ses héroïnes, le changement de leur niveau de vie et de leur cadre familial. Même si l’histoire reste imprégnée d’une morale datée, où le Travail a une place fondamentale, il y a quelque chose de touchant dans la sensibilité et les rapports entre ces sœurs qui rencontrent des difficultés (la jalousie, l’égoïsme, la colère) facilement transposables à notre quotidien

– Si seulement j’avais une robe de soie …

– Oh, dit Jo avec insouciance, nos robes de popeline ont l’air d’être en soie et elles nous suffisent. Mais j’y pense, la mienne est déchirée et brûlée. Qu’est-ce que je vais faire ?

– Tu resteras assise, le dos tourné au mur, déclare Meg : le devant est impeccable.

– Mon Dieu, ajouta Jo, mes gants ne sont pas mettables : ils sont tachés de citronnade. Je m’en passerai, tu ne crois pas ?

– Il faut que tu aies des gants ou je ne vais pas avec toi, s’écria Meg, d’un ton sans réplique, les gants sont plus importants que tout le reste.

Sans les smartphones et les selfies, mais quand même.

Je garde un bon souvenir de la lecture de ce court livre. Bien sûr que les clichés cités plus haut gâchent un peu l’histoire mais l’ensemble s’avère intéressant. Les relations entre les sœurs me semblent bien retranscrites. On n’est pas dans le pathos et la surchage d’émotions, il arrive qu’elles soient incroyablement solidaires ou agissent comme des égoïstes. Les quatre sœurs présentent toutes un caractère différent mais s’émancipent un peu des clichés qu’elles perpétuaient au début. Avoir six protagonistes féminins dans le même livre (en comptant la mère des héroïnes et la nurse) permet d’avoir une diversité intéressante de caractères. L’auteure fait preuve d’une finesse qui lui permet de camper autant de personnages différents. Ces femmes sont toutes influencées par le fait d’appartenir au genre féminin (puisque la société est patriarcale), mais elles ne constituent pas une variation d’un même modèle de femme.

Quatre Soeurs, Malika Ferdjouk

J’ai été beaucoup plus convaincue par le livre Quatre sœurs.

Qui en fait en comprend cinq (des soeurs). Mais c’est volontaire.

soeurs et littérature 3

L’édition que vous voyez en photo est celle qui regroupe les quatre livres (un par sœur) écrits par l’auteure.

Enid, Bettina, Charlie, Hortense et Geneviève font face au décès de leurs parents. De Charlie, l’aînée (qui n’a pas de tome) à Enid qui entre tout juste dans l’adolescence, les sœurs ont des personnalités très distinctes et attachantes.

Leurs relations avec l’extérieur, plus nombreuses que dans les Quatre filles du docteur March. On y trouve leurs voisinages, leurs amies, leurs petits-amis. C’est là que la différence entre les deux œuvres est flagrante : les mœurs ont évolué et il est possible pour elles de connaître des aventures amoureuses…

(Je pense que Mme March n’aurait pas forcément apprécié.)

… et elles retrouvent aussi leurs parents. Qui reviennent les voir en tant que fantômes puisqu’ils ont passé l’arme à gauche dans un accident de voiture.

Le livre n’est jamais larmoyant, mais l’émotion est bien là. Les relations d’affection entre les cinq sœurs, leur détresse face à une situation financière qui se dégrade de plus en plus, des relations amoureuses qui réussissent à ne pas sombrer dans le cliché sont autant d’éléments qui structurent l’histoire et lui donne un relief. Même si la situation globale des sœurs s’arrange, cela ne veut pas dire qu’elles ne passent pas par quelques déceptions ou coups durs. Et c’est une des forces du livre. Là où les quatre sœurs March vivent des préoccupations un peu éloignées des notres, ce qui arrive aux sœurs dans cette grande maison bretonne en ruines peut nous concerner. La perte de ses repères, la jalousie entre enfants d’une même fratrie, la peur du regard des autres, le regard peu complaisant sur son propre physique, les premières déceptions amoureuses … je pense que je ne suis pas la seule à reconnaître ma propre adolescence dans ces thèmes.

Et vraiment, la sensibilité avec laquelle sont traitées ces émotions est un des points forts du livre. Les Quatre filles du docteur March restait pudique là-dessus, trouvait les mots justes mais ne s’apesentissait pas. Le format ne s’y prêtait pas. Le choix d’un tome par héroïne (sauf pour l’aînée) permet de disposer des “tranches de vie” dans le déroulement de l’histoire. Si ce livre m’a autant plu, c’est pour cette manière de développer les caractères de ses personnages. J’ai trouvé les personnages touchants, j’ai été plongée dans le charme des lieux, j’ai aimé le rythme de l’histoire …

– C’est quoi une maison sous l’influence du feng chui ? S’informa Enid, suite à un dialogue obscur du héros à gros yeux bleus.

– Imagine la Vill’Hervé avec le linge lavé, plié, rangé, la vaisselle étincelante, le parquet ciré, la vieille horloge jetée, les cochonneries de Bettina à la poubelle, le tableau des faisans morts de tante Lucrèce enterré, les bouquins pas empilés par terre mais rangés. Voilà. On sera peut-être, je dis bien peut-être, sous influence du feng chui …

Des stéréotypes de personnages féminins

 

On ne fait pas quatre ou cinq personnages qui seront en grande partie définis par leur genre sans traverser un ou deux lieux communs. Le fait d’être dans un gynécée va influer sur les rapports de ces personnages avec le monde et entre eux.

(un gynécée : un espace avec plein de nanas. Gyn- c’est le petit bout de mot qui vous permet de former des mots qui vont englober la gent féminine : d’où gynécologue, gynocide …)

Ainsi, les personnages de Jo et Charlie correspondent à un stéréotype de la nana qui ressemble à un garçon, s’entend mieux avec des garçons et dont le potentiel « cool » réside en grande partie par son décalage avec son genre. Au final, c’est elle dont les histoires d’amour sont les plus montrées : Charlie sort avec quelqu’un et flirte, la relation de Meg et d’un ami de la famille semble particulièrement ambiguë. Toutes deux sont peu soucieuses de leur apparence (sauf cas exceptionnel),

Je déteste penser que je deviens grande, s’écria Jo en secouant ses longs cheveux bruns. C’est déjà bien assez désagréable d’être une fille alors que je n’aime que les jeux, le travail, les habitudes de garçons. Je voudrais me battre aux côtés de papa et tout ce que j’ai comme consolation, c’est de tricoter une chaussette militaire !

A l’inverse, Bettina et Meg sont des filles très féminines, dans le sens où elles correspondent aux stéréotypes sur leur genre. Les deux rêvent d’une vie radicalement différente (où l’argent ne leur ferait pas tant défaut – ce qui est assez neutre comme préoccupation, et avec un petit-ami – ce qui est vachement plus genré). Toutes deux prennent soin de leur apparence, se montrent jalouses et trop coquettes (puisque cela leur est reproché comme un défaut).

soeurs et littérature 4

(Butch et fem, on dirait une caricature de lesbiennes)

Est-ce que j’ai parlé de la wannabe ménagère ? Elle s’appelle Beth dans le premier livre et Geneviève dans la deuxième. Ce sont des personnages assez timides, effacés. Elles ne sont jamais à l’origine des conflits et font presque tout pour les éviter. Beth étudiait ses cours avec son père et se débrouille sans lui pendant son absence (enfin, j’ai juste l’impression qu’elle reste sur la touche scolairement pendant tout ce temps), elle tient la maison puisque … Ben puisqu’elle y reste toute la journée (trop peur de l’école, trop jeune pour travailler) et qu’on ne lui a pas vraiment demandé son avis.

Geneviève endosse des responsabilités familiales et se montre plus autonome, mais il y a cette même répartition des tâches où une des sœurs se met en retrait pour protéger les autres et fatalement se fait bouffer par des tâches ménagères.

Par chance, toutes deux s’épanouissent grâce à leurs violons d’Ingres. Je ne vous dit pas lesquels, je vais éviter de tout spoiler.

Il y a encore d’autres choses à dire sur ces deux livres. La vieille tante acariâtre qui met son grain de sel un peu partout, ou les deux manières de retranscrire l’atmosphère familiale. J’ai beaucoup apprécié ces deux romans, et je pense que j’aurais beaucoup de plaisir à les relire dans quelques années.

Vous pouvez facilement trouver les Quatre filles du Docteur March chez un bouquiniste ou dans un vide-grenier. Le style n’est pas difficile d’accès, il faut peut-être juste un temps d’adaptation. Quand à Quatre sœurs, vous pouvez trouver les différents tomes (Enid, Hortense, Bettina, Geneviève : dans cet ordre) individuellement ou dans la version qui les compile. Je ne regrette absolument pas d’avoir opté pour cette dernière : le livre est beau, le fond et la forme en valent le coup. Foncez !


RELATED POST

  1. ynabel

    15 August

    J’aime beaucoup la façon dont tu as composé ton article. Quatre soeurs est, je pense, un de mes romans préférés, comme toi j’en ai adoré l’ambiance. Je suis actuellement en train de découvrir le dernier roman de l’auteure : Broadway Limited… et cela promet !
    Bonne continuation 🙂

    • Adèle

      16 August

      Merci pour ton commentaire ! Je ne me suis pas encore penchée sur ce que l’auteure avait écrit d’autre, mais je vais ajouter ça à ma pile à lire ! (:

Your email address will not be published. Required fields are marked *

INSTAGRAM
CLIC CLIC