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Downton Abbey : par les RH et le droit du travail

Downton Abbey : par les RH et le droit du travail

Downton Abbey, 52 épisodes d’une cinquantaine de minutes. Très gros succès, amplement justifié pour moi. La série s’ouvre sur le naufrage du Titanic en 1912. Les héritiers (hommes) du domaine ont péri dans le drame. Pour la famille d’aristocrates vivant au château mais aussi pour le personnel (downstairs) c’est une mauvaise nouvelle. Un autre hértier leur est parachuté, un lointain cousin qui ne comprend rien aux habitudes de la vie locale et pourrait mettre en péril la succession. Si on délaisse la famille (upstairs), l’arrivée d’un nouveau domestique downstairs (côté domestiques) sème également le trouble. Un résumé très vivant.

Ah, Downton Abbey ! Son mobilier luxueux, son atmosphère de faste, ses micro drames et ses drames humains bien campés, la multitude d’intrigues secondaires, l’accent délicieusement british, la dynamique de luttes sociales sur fond de garden party … ! J’ai aimé peu de séries fleuve comme celle-là, mais je me replonge toujours avec plaisir dans cet univers. J’aime autant l’ambiance légère de certains épisodes que les intrigues plus sombres. On peut tirer son chapeau aux scénaristes pour exploiter plusieurs intrigues difficiles. C’est beau, triste, révoltant, mais je suis contente de voir les personnages évoluer et contente que la série ait exploité des problèmes et des réactions très humaines.

Pour un article léger (dans l’ensemble), j’ai envie de vous initier aux ressources humaines et au droit du travail en parlant série. J’avais choisi de parler de féminisme dans une critique de Las Chicas Del Cable.

Je choisis de comparer la famille Crawley à une entreprise : elle est l’employeur d’une vingtaine de personnes qui travaillent à entretenir les bâtiments et maintenir un train de vie, duquel dépendent l’ordre social et la tenue du domaine (et quand bien même, ce n’est pas interdit par le code du travail d’employer des gens à des pures fonctions de représentation). Il faut ajouter une dizaine d’autres employés ou mandataires gérants qui sont les fermiers qui exploitent les terres de la famille dans leur coin de comté. La PME Crawley n’a pas le dynamisme d’une start-up, mais elle a un important rayonnement dans son bassin géographique.
A ce stade, je vous ai peut-être convaincu-e-s de la pertinence et l’originalité de ma métaphore ressources humaines.

Je vais filer la métaphore pour vous présenter différents concepts RH en utilisant la série comme point d’appui, et le tout sans spoiler ! Si je vous ai donné envie de (re)regarder la série, banco ! Si vous je donne envie de vous intéresser aux ressources humaines et au droit social, ma mission sur cette terre est accomplie (j’exagère pour les besoins de la narration, mais juste un peu).
L’article étant déjà costaud, j’aborderai deux thèmes en ressources humaines et deux thèmes en droit du travail. Si d’autres vous paraissent pertinents pour une seconde partie, n’hésitez pas à me le dire !

Downton Abbey par les Ressources Humaines

La marque employeur

La marque employeur et l’image de marque d’une entreprise auprès de ses salariés. Les valeurs qu’elle partage, les causes qu’elle défend, l’ensemble du « comp and ben » constituent cette image de marque. Le compensation and benefits est le regroupement des avantages offerts par l’entreprise. Le salaire anuel dont les primes, mais aussi une bonne mutuelle, une flexibilité horaire, du télétravail, des possibilités de mobilité et d’évolution interne … Un ensemble de facteurs qui doit vous aider à faire votre choix si vous êtes en position de poser des critères en entretien d’embauche.

Dans certaines entreprises, la marque (tout court) passe par l’uniforme. On donne une image de marque avec des uniformes tendance / sobres / etc. Pour la marque employeur, beaucoup d’entreprises jouent plutôt sur un dress code informel et la diversité. Ici, tout le monde s’en fout, ce n’est pas dans les critères de l’époque.

Dans Downton Abbey, la marque employeur est étonnamment bonne. Les Crawley portent haut les valeurs aristocratiques de maintien, excellence, bienveillance. Tout ce qui donne confiance : c’est une bonne maison, ce sont de bonnes personnes, les domestiques ont confiance et sont heureux de participer au projet collectif. Je n’ai pas le sentiment que les salaires soient particulièrement élevés.

De plus, Mrs Hugues et Mr Carson (au centre de l’image du haut), les deux intendants, ont une exigence de la part de leurs salariés. Mais à une époque où les concurrents (les autres familles employant des domestiques) font grise mine, les Crawley sont un meilleur employeur. Chacun peut être spécialisé, ce qui est plus gratifiant (et surtout moins éreintant) qu’être un majord’homme – femme de chambre ultra polyvalent.
Durant cette période où le système social est quasiment inexistant, les décisions des Crawley d’employer ou non des salariés blessés pendant la guerre ou prendre en charge une pension de retraite ou de veuvage seront lourdes de conséquences.

La famille Crawley dans la première saison. Gros succès du voilage sur les épaules et bon train de vie en perspective.

La GPEC, le plan de formation et l’ employabilité

Le plan de formation est la feuille de route, la planification des actions de formation qui seront suivies par les salariés à leur demande et surtout à celle de l’employeur (qui finance lesdites formations). Les actions sont décidées selon des besoins à court et moyen terme. La GPEC intègre aussi une dimension recrutement, sur les postes qui vont devenir nécessaires (ex : des ingénieurs en nouvelles énergies pour un groupe producteur d’énergie) et sur l’existant.

Autre exemple : nos couturières pourront bientôt être remplacées par une machine précise, mais comment utilise-t-on leurs qualités et compétences ailleurs ? Est-ce que le fait-main a un avantage et peut être un argument pour nos clients ? Faut-il préparer du sur-mesure ou une gamme plus luxe ? Pour les salariés dans un entrepôt, il peut s’agir de passer des formations de caristes pour qu’ils soient plus nombreux à se relayer là-dessus.

Thomas Barrow, gros malin et Serpentard typique, mais aussi … pro de l’employabilité ! C’est le personnage qui cherche le plus à s’élever, avec un succès mitigé et une dimension morale forte.

Dans Downton Abbey formation et GPEC sont assez mauvais. Les domestiques s’adaptent au fur et à mesure aux évolutions autour d’eux, non sans une certaine appréhension.

Malgré quelques moments de cohésion entre les Crawley et les « Downstairs », en écoutant le Roi prononcer quelques mots à la radio par exemple, ou au moment des fêtes de fin d’année, les Crawley ne partagent pas de connaissances économiques ou politiques sur le monde autour d’eux.

Downton Abbey reste cloisonné entre l’upstairs (la famille) et le downtstairs (les domestiques). Pourtant, l’arrivée de nouvelles technologies domestiques durant cette époque auraient pu être partagées. Le frigidaire est une mini révolution, et d’autres nouveautés vont chambouler les usages. Le recrutement d’un cocher n’a pas été proprement anticipé. Seuls quelques élus sont en mesures de conduire une voiture, une compétence qui aurait été utile à plusieurs reprises dans la série.

Pour autant, c’est plus une PME dépassée par le monde moderne ou les usages de l’époque (on ne « fraie » pas avec les domestiques) qu’une volonté de mal faire. Les Crawley, et surtout la jeune génération encouragent les employés qui souhaitent se former, faire autre chose voir partir à réaliser leurs projets. Le temps de travail est (vite fait) aménagé pour qu’ils puissent s’organiser, mais c’est déjà beaucoup dans le contexte.

Big boss en cuisine, Mrs Patmore. Elle ne connaît sans doute pas le fonctionnement d’un restaurant. En revanche elle sait manager une équipe, gérer ses ressources, s’adapter à des contraintes (elle est « force de proposition » même). Malgré son âge et une réticence au changement, c’est une perle pour la famille Crawley.

Pour le reste des salariés qui ne se font pas acteur de leur carrière, les perspectives d’employabilité sont limitées. L’employabilité est la facilité à retrouver un travail, du fait de ses connaissances techniques et son profil.

Elle est plus faible selon des facteurs sociologiques (peur d’embaucher des jeunes ou des seniors, voire des femmes dont on suppose qu’elles pourraient avoir un projet de famille et de pose de congé maternité), la qualification du salarié (connaissance des dernières nouveautés mais aussi de l’information, de l’anglais, de logiciels ou outils spécifiques …), un niveau de diplôme qui correspond mieux à un poste ou une certaine idée de l’évolution dans l’entreprise (plus mes salariés ont de bons mécanismes de pensée et plus il sera facile de les reclasser si on doit opérer des changements dans l’organisation).

Dans Downton Abbey, elle est très faible de manière générale. Les salariés en cuisine connaissent de nombreuses recettes mais rien du fonctionnement d’un restaurant, les femmes de chambre pourront travailler pour seulement d’autres familles du même rang aristocratique (qui aurait besoin de leurs connaissances ?).

Downton Abbey par le droit du travail (droit social)

Convention collective et égalité de traitement

Dans l’heure lointaine où ni Indeed ni Pôle emploi n’existaient, la recherche de travail se faisait au jour le jour pour une partie des salariés ne faisant pas partie d’une structure fixe (tous les CDD, contrats de chantier et intérims actuels).

En ce temps-là, les futurs salariés se rendaient sur la place de la bourse du travail pour être embauchés sur des chantiers. Selon leurs compétences spécifiques, divers systèmes de coupons et mots de passe leurs permettaient de réclamer en fin de journée le salaire auquel ils avaient droit du fait des compétences spécifiques qu’ils avaient mises en œuvre. Le maçon expérimenté ne recevait pas la même chose que le débutant. Traiter tout le monde pareil, oui. Mais à condition que tout le monde soit dans une situation semblable. C’est une notion toujours valable actuellement.
Justement : de nos jours en France, toutes les entreprises sont rattachées à une convention collective. C’est une couche supplémentaire posée sur le code du travail. Le code du travail est général, la convention collective permet d’organiser les modalités précises d’un secteur.

Les salariés en restauration rapide peuvent avoir jusqu’à cinq heures de coupure dans la journée entre deux rush. Ce sont les rythmes de restauration qui ont permis une négociation à ce sujet. La même chose pour des employés de bureau serait injustifiée.

En plus de cette organisation, la convention collective comprend, comme je l’écrivais plus haut, une grille des salaires.

Quelle convention collective dans Downton Abbey ?

Eh bien. Que dalle. Quetchi. Nada. Chacun a pu négocier ses gages (ou ne pas les négocier, dans la mesure où les Crawley sont l’un des seuls employeurs du coin, surtout après la guerre) comme il le pouvait. Pas de prime ancienneté ou autre, et pas d’objectifs. Ce qui explique que les quadras / quinquas des personnages Downstairs aient du mal à acheter et construire une vie de famille. Avec quel temps libre s’y prendraient-ils pour compenser leurs faibles revenus ? Mystère.

Downton Abbey montre aussi toutes les possibilités d’inégalité entre les salariés (ceux qui sont aimés et protégés par les Crawley vs. Les autres) …

De gauche à droite : une femme de chambre-demoiselle de compagnie bien aimée de la patronne, une femme de chambre lambda, une femme de chambre bien aimée par la fille aînée. Je pense que celle du milieu est un peu moins tranquille que les deux autres.

Réorganisations et perte d’emploi

La guerre prive les Crawley des jeunes hommes en âge de se battre. C’est une réduction importante et imprévue de l’effectif dans Downton Abbey. Après cela, les choses ne sont plus les mêmes, notamment parce que l’heure est à la réduction des effectifs. Et comme il n’y a pas de système de protection sociale (ex : chômage, invalidité …).

Les salariés sont à l’époque bien peu protégés ; le code du travail français actuel aurait été une très bonne nouvelle pour eux (et que dire du système de santé ! ).

J’ai adoré la série, y compris le faste de la vie des Crawley, ce côté luxueux et hors du temps. Les filles Crawley s’interrogent relativement tardivement sur comment gagner leur vie. La famille se sait à l’abri du besoin si elle revend une partie de ses possessions. Un luxe que n’ont pas les domestiques du château …

Mais c’est un système profondément inégalitaire, la défense d’un capitalisme avec deux strates bien séparées dans la société. Il était préférable de naître d’un certain côté de la barrière, quitte à décider de la franchir. Les domestiques ont rarement l’occasion de s’élever dans la société ; sans même gagner un quartier de noblesse, ils sont peu nombreux à avoir un bon train de vie.

 

Bref, passer un week-end dans Downton Abbey serait un voyage dans la fiction très agréable … pour un week-end.


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