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Las chicas del cable, discrimination et féminisme

Las chicas del cable, discrimination et féminisme

Las chicas del cable, les filles du téléphone, est une série espagnole originale produite par Netflix. Le casting est de qualité, l’intrigue comporte quelques lieux communs qui ne gâchent pas le résultat final. Autant dire que je suis très impatiente de regarder la deuxième saison qui vient de sortir !

J’avais très envie de vous présenter la série mais aussi de m’en servir comme moyen de parler de droit et de féminisme. Comment le second a influencé le premier, et c’est tant mieux.  La série se situe dans les années 1920 en Espagne, autant dire que les quatre personnages féminins ne disposent pas des mêmes facultés qu’en 2017. Petit comparatif France-Espagne pour parler de la série.

Le pitch de Las chicas del cable

Années 1920, Madrid, une entreprise familiale de téléphonie développe le raccordement des téléphones fixes en Espagne. Tous les appels passent encore par des téléphonistes, standardistes spécialisées qui mettent en relation l’appelant et l’appelé. La série se centre sur le recrutement de nouvelles téléphonistes. Nous suivons leur accès complexe et difficile à l’indépendance, l’émancipation dans une société qui ne s’attend pas à un choc culturel : bribes de syndicalisme, différences de métiers entre hommes et femmes, de rémunération, de conditions de travail, stratégies pour se faire une place au soleil …

Côté réalisation : cadrages dynamiques, épisodes d’une quarantaine de minutes, narration par l’héroïne, musiques modernes remixées pour une bande son efficace. Un air de ressemblance avec le film Gatsby Le Magnifique, mais le format série a permis de développer des enjeux sociaux et politiques.

De gauche à droite : Marga, Angeles, Alba, Carlota !

Les quatre actrices principales portent cette très bonne série. Ce sont des figures récurrentes du petit et grand écran espagnol qui rendent leurs personnages très crédibles. J’ai souvent du mal à différencier plusieurs personnages, mais ce n’a pas été le cas ici, elles disposent toutes d’une personnalité marquée. Voici un résume très succinct de ces quatre telefonistas :

  1. Alba, l’héroïne, au passé trouble. Rebelle, séductrice. Femme dangereuse mais pas enjôleuse, tantôt coupable tantôt victime. Elle n’est pas présentée comme une garce mais les raisons de sa froideur sont bien expliquées.
  2. Carlota, jeune fille de bonne famille. Venir d’un milieu privilégié ne la mets pas à l’abri du besoin puisque sa famille contrôle ses aspirations et refuse qu’elle exerce un emploi. Libertaire, rebelle qui le fait savoir, féministe, solidaire.
  3. Marga, timide, réservée, gênée d’être la petite paysanne qui débarque à Madrid. Une femme timide, dans le classique de beaucoup d’héroïnes de romans ou séries : timide et maline à la Hermione Granger même si elle s’impose très difficilement.
  4. Angeles, légèrement plus âgée, responsable des téléphonistes. Mariée, une fille, on comprend que sa famille est importante pour elle. Que son mari soit un tocard prend une importance particulière et la blesse. Je spoile à peine : c’est gros comme une maison qu’il s’agit d’un tocard.

L’incapacité juridique et la personnalité juridique

Les années de Franquisme remettent au goût du jour en 1942 des idées d’incapacité juridique et de tutelle par autrui.  Les femmes de Las chicas del Cable sont sous l’autorité de leur père ou de leur mari, leur travail même est impacté par cette impossibilité de prendre des décisions pour leur futur. Ouvrir un compte bancaire, quitter la maison, accepter un travail …

De telles atteintes à la liberté des personnes pour « les protéger » ne concerne plus aujourd’hui que quelques franges de la population. Les enfants de moins de 18 ans sont des incapables juridiques, certains majeurs  aussi, dans des conditions très strictes.

Pour résumer l’idée de personnalité juridique, c’est la faculté de disposer de droits et de devoirs. Conclure des contrats en tout genre, pouvoir faire un procès, etc. C’est une idée qui s’applique à tous les individus, depuis leur naissance jusqu’à la mort. Dans de nombreux pays anglophones, jusqu’en 1707, la « coverture » fondait la personnalité juridique de l’épouse dans celle du mari.

Angeles (la mère de famille toute douce) est sous la coupe de son mari qui peut décider de la priver de ses droits en cas de dispute. Impossible de retirer de l’argent, impossible de quitter le domicile familial en cas de dispute car l’abandon de famille est un délit … si on ajoute le fait que les rues ne sont pas sûres passées une certaine heure, que la police respecte la loi donc ne favorise pas les épouses et ne se mêle pas de violences conjugales ou simples disputes, il n’y a aucun autre choix que de revenir au domicile.

Même chose pour Carlota, qui n’est pas mariée et dépend donc de sa famille. Plus exactement, de son père. La douce Marga loge à Madrid chez une connaissance de sa famille, qui fait aussi office de chaperon à ses heures. Alba, dont on connaît mal le passé, fait figure d’électron libre.

Carlota en mode « sorry not sorry daddy ».

En France, c’est en 1938 que l’incapacité juridique de l’épouse au profit du mari disparaît. Les femmes sont donc libres de s’inscrire en faculté, avoir une carte d’identité et un passeport, ouvrir un compte en banque … autant d’actes du quotidien qui changent radicalement les possibilités d’être autonome dans la vie courante. Ne pas posséder de papiers, ne pas avoir d’argent disponible complique considérablement les démarches administratives et les achats du quotidien. Pour autant, le mari peut s’opposer à l’exercice d’un métier, c’est une indépendance très limitée jusqu’en 1965. On me fait remarquer dans l’oreillette que c’est sans doute la situation actuelle de milliers de migrants …

Discrimination au travail

Le traitement réservé aux femmes dans Las Chicas del Cable paraît presque inconcevable pour un spectateur contemporain : personne ne (se) cache de les traiter de manière totalement différente. Totalement différente, et sans égalité. Pourtant, un deux poids deux mesures a perduré assez longtemps en France.

La série donne aussi une image positive de l’engagement politique et syndical.

Ce n’est que récemment, en 2001, que l’Union européenne a poussé la France a cesser une de ses dernières discriminations. Les femmes n’étaient pas autorisées à travailler la nuit, dans une optique de les protéger. Cette même optique de protection, qui nous paraît critiquable aujourd’hui, est ancienne.

En 1800, on parlait de « protéger le ventre de la France ». Pourtant, les femmes travaillaient dans des conditions semblables aux hommes durant le Moyen-Age également. Leur accès au marché du travail a toujours été une affaire d’opportunité politique et sociale : elles pouvaient travailler pour remplir les usines durant les deux guerres mondiales, mais il leur avait été interdit de travailler pour des raisons d’opportunisme. Renvoyées aux foyers en 1919 avec une consigne de repeupler le pays, mais toutes les limitations sont levées en 1942 : l’enjeu politique est toujours très fort.

Enfin, il existait un salaire féminin jusque 1946. En moyenne, il n’aurait équivalu qu’à deux cinquièmes de celui de leurs homologues masculins.

Alba, comprenant qu’elles se font un peu avoir dans cette histoire, quand même.

Dans Las Chicas del Cable, les héroïnes sont régulièrement renvoyées à l’idée que leur travail est subsidiaire. Que c’est une fleur qu’on leur fait en raison de certaines circonstances, mais qu’on entend bien que ce ne soit que temporaire. Angeles, qui travaille même si elle est mariée, perturbe un certain ordre établi. Pourquoi aurait-elle besoin de travailler puisqu’il y a quelqu’un pour subvenir à ses besoins ?

En revanche, la série n’aborde jusque-là pas de harcèlement sexuel ou moral. C’est plutôt léger compte tenu du traitement que certaines séries en avaient fait : l’excellent Downton Abbey s’est révélé plutôt anxiogène là-dessus.

Un article intéressant sur le métier d’opératrice téléphone, en comparatif avec les standardistes de nos jours.

Discrimination dans la vie quotidienne

En Espagne, la situation a longtemps dépendu des mouvements politiques. L’avènement du régime franquiste a signé la fin de beaucoup de droits obtenus par les femmes dans les années.

Le droit de vote ne sera obtenu que temporairement en Espagne, en 1931. L’incapacité d’élire ses organes législatifs et règlementaires, d’avoir son mot à dire sur les gouvernants, c’est l’assurance que les élus ne prendront pas en considération les problématiques des femmes.

Je n’ai pas eu l’occasion de le lire, mais cet article est cité comme une référence sur cette question !

Ceux qui empêchent le vote des femmes sont aussi les hommes « de gauche », qui ont peur qu’elles votent de manière trop conservatrice ou suivent aveuglément le vote de leur mari : le bénéfice du doute ne leur est pas accordé.

Leurs droits ne seraient discutés qu’après une éventuelle victoire des mouvements progressistes. Difficile de ne pas penser au slogan « prolétaires de tous les pays, qui lave vos chaussettes ?«  qui mettait en avant la nécessité de lier la lutte des classes et l’émancipation des femmes, sans attendre pour la seconde.

Cette idée d’attendre le moment parfait pour un projet risque d’en freiner la réalisation. Les écrivains en herbe qui attendent le moment parfait pour se lancer dans l’écriture sont rarement des auteurs à succès. Les progressistes qui attendent le moment parfait pour se préoccuper d’une partie de la population se soucient peu d’obtenir des droits pour ces personnes dans l’immédiat.

La discrimination jusque dans la chambre à coucher

L’inégalité se poursuit jusque dans une sphère plus intime.

Jusqu’en 1967 en Espagne, les épouses adultères sont punies plus gravement que les maris adultères. Les deux peines sont différentes, ce n’est pas seulement l’oeuvre de quelques juges régressistes. Toute la société considère que le mal fait à l’autre est plus grave. Indirectement, c’est la validation que les hommes auraient des besoins, des désirs sexuels, si bien que leurs relations extraconjugales ont une justification.

Ca, c’est l’esprit du texte. Mais il ne faut pas oublier non plus que le texte est interprété par un juge, et avant cela par les policiers qui mettent en garde à vue ou détention provisoire le ou la coupable. Juges et policiers étant des hommes à l’époque, il y avait plus de chances qu’ils soient cléments avec un autre homme, plutôt qu’avec l’épouse adultère à laquelle ils ne pouvaient s’identifier.

En France, l’adultère était puni pénalement pour les femmes jusqu’en 1975. Puni pénalement et passible de prison.  Seules les femmes étaient sanctionnées en pratique : les époux ne risquaient qu’une amende, et ce uniquement si l’adultère avait été commis au domicile familial.

La moustache, atout charme de l’époque.

De même, quitter le domicile conjugal peut être assimilé à un abandon de famille . L’abandon de famille est actuellement puni par une amende voire une peine d’emprisonnement. A l’heure actuelle en France, ce n’est pas une sanction efficace dans la mesure où il peut être facilement contourné. Il faut en effet manquer à ses obligations deux mois de suite pour que l’abandon soit caractérisé. D’où la pratique de certains divorcés de ne verser une pension alimentaire qu’un mois sur deux …

Bien évidemment, les héroïnes de Las Chicas Del Cable se rebellent progressivement contre ces codes. Certaines rentrent en totale opposition et font des choix qui, même pour un spectateur des années 2010, sont osés. D’autres grapillent petit à petit leur liberté et questionnent le bien-fondé de cette société.

Pourquoi vous pourriez adorer la série vous aussi

En bref, Las Chicas del Cable a été une claque télévisuelle. J’ai beau avoir conscience que la série répond à des codes précis et qu’il y a un gros budget derrière, l’originalité du sujet et la volonté de dénoncer tout ce traitement défavorable m’ont convaincue. Les actrices sont excellentes, elles éclipsent les personnages masculins qui sont souvent détestables. J’ai adoré cette ambiance de sororité entre elles, bien loin des clichés sur les groupes de femmes.

Vivement la suite …

 


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  1. Babitty

    2 janvier

    Cet article est juste génial ! J’adore comment tu mêles droit et culture pop c’est hyper intéressant !

    • Adele Eastmacott

      4 janvier

      Ohlalala, merci d’être encourageante ! C’est pas facile à écrire mais je compte bien réitérer l’expérience !

  2. Merci pour cet article ! J’ai bien aimé la série sans la trouver follement intéressante (il y a un petit côté Feux de l’amour qui m’ennuie – aucun personnage masculin ne quitte le décor sans être remplacé, les atermoiements sentimentaux …), mais les points qu’en tu soulèves sont très justes, et une série avec des héroïnes féministes fait toujours plaisir.
    (Mais pitié, que les costumiers arrêtent de faire porter des robes à sequins aux actrices quand elles jouent une scène au travail 😂)

    • Adele Eastmacott

      5 janvier

      Le côté feux de l’amour est horripilant … mais je me dis qu’en remettant dans le contexte, le mariage a un impact énorme sur leur vie. Angeles qui est coincée, les grossesses à cacher, ça fait un mécanisme pour pas mal d’histoires. Par contre, je regarde la série le matin dans les transports et je me passerais bien des scènes explicites !
      (Christina Cordula approuverait-elle ? En tout cas, ça me donne envie de porter des robes à lavallières et je rêve de trouver leur uniforme)

  3. Roanne

    14 février

    J’ai vu les trois premiers épisodes et rien que cet article, ça m’assure de m’accrocher pour poursuivre la saison 1. C’est clair que le jeu des acteurs et l’ambiance, la reconstitution des années folles avec un fond musical très moderne rendent bien. Je trouve que c’est une très belle série avec du fond !

  4. […] Pour un article léger (dans l’ensemble), j’ai envie de vous initier aux ressources humaines et au droit du travail en parlant série. J’avais choisi de parler de féminisme dans une critique de Las Chicas Del Cable. […]

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