Décline toute responsabilité en cas de procrastination

Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur

Quand on m’a mis dans les mains Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, j’ai mis un an à le lire. A vrai dire, un an à l’ouvrir. Il n’aura fallu que quelques jours pour le terminer, happée par l’histoire. Je l’ai aussitôt rangé dans mes cinq livres préférés.

Je suis du genre pointilleuse, alors je l’ai relu deux fois. Il a conservé sa place. Admirablement. J’étais très enthousiaste à l’idée de lire une suite, quand bien même elle se déroule avant l’histoire, et de prolonger ce doux moment. Si j’ai aimé Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, j’ai détesté Va, et poste une sentinelle. Pour faire honneur à l’auteure, beaucoup seront tentés de les lire. Et je vais vous y encourager tout au long de cet article.

harper lee

Ou pourquoi j’ai adoré Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur et détesté Va, et poste une sentinelle.

La force de l’écriture de Nelle Lee (de son vraie nom) réside dans sa capacité à aborder un sujet grave d’une manière qui ne tombe ni dans le pathos ni dans la légèreté risible. Le pathos, cette expression gluante et très lourde des sentiments, qu’on peut trouver insupportable dans la littérature blanche. Et d’un autre côté, la légèreté tellement énervante de ces personnages mal écrits qui affrontent des dilemmes comme on va chercher du pain à la boulangerie (non pas avec juste un peu de monnaie dans les poches et en lorgnant sur une pâtisserie, mais comme si c’était totalement anodin).

Comment faire l’impasse sur la galerie de personnages crées par Harper Lee dans son premier roman ? Atticus, le père de l’héroïne, avocat calme mais déterminé. Jem, son frère. L’adorable voisine Miss Maudie. L’insupportable tante Alexandra. Calpurnia, la nourrice / employée de maison, aux principes d’une finesse et d’une intelligence relationnelle étonnants. Ceux qu’on découvre en toile de fond et dont j’aurais peur de trop parler. Je me suis attachée à chacun d’eux, j’ai relu les dialogues avec impatience et tendresse, j’ai apprécié toutes les subtilités de l’histoire.

Dans un lointain et obscur passé, Atticus avait possédé une vieille berline décapotable, et un jour qu’il emmenait Jem, Henry et Jean Louise se baigner, il avait roulé sur une grosse bosse et Jem avait été éjecté de la voiture. Atticus avait sereinement continué à rouler jusqu’à la crique de Barker’s Eddy, parce que Jean Louise n’avait pas la moindre intention d’avertir son père que Jem n’était plus et qu’elle avait empêché Henry en lui tordant un doigt pour le faire taire.

Va, et poste une sentinelle.

A se demander pourquoi Va, et poste une sentinelle m’a fait si mauvaise impression. Le style a radicalement changé, et une amie m’a glissé dans l’oreillette qu’il y avait eu une important controverse. Harper Lee voulait-elle le publier ? L’a-t-elle seulement écrit ? Nous aurons désormais bien du mal à savoir ce qu’elle espérait entreprendre après cinquante-cinq années de silence littéraire. Peut-être ai-je eu du mal à voir vieillir les personnages que j’avais aimé, ou du mal à supporter que le récit s’écarte des enjeux sociaux très forts qu’il avait dans le premier roman;

Tout simplement, j’en attendais peut-être trop de Va, et poste une sentinelle. J’ai aimé trop fort Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur.

La force de Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur

– Jack ! Quand un enfant te demande quelque chose, réponds-lui, bon sang ! Mais n’en fais pas tout un plat ! Les enfants sont des enfants mais ils savent repérer une esquive plus vite que les adultes et toute esquive les embrouille.

J’ai l’impression de passer ma vie à écrire / dire que c’est très dur d’écrire de bons personnages d’enfants. Et c’est vrai. C’est le seul point pour lequel je lève mon chapeau au livre Le Vaisseau Ardent de Jean-Claude Marguerite (seulement pour les deux gosses du début, cela dit).

Les auteurs ont souvent tendance à osciller entre deux erreurs (fatales) :

  • écrire des enfants stupides
  • écrire des enfants en pensant que les enfants sont des adultes en miniatures, qu’à part quelques termes de vocabulaires, ils comprennent tout, encaissent les choses de la même manière, font preuve d’un recul et d’une tempérance même sans rapport avec leur caractère …

Entre ces extrêmes, on trouve des virtuoses comme Harper Lee. J’ai adoré Scout. Une petite-fille rebelle sans souffrir du syndrome de la princesse rebelle. Une nature vive, des questions d’enfant et ces sentiments si délicats de l’enfance. Les vexations, les incompréhensions, la construction de l’individu, le détachement avec ses proches et quand on commence à remarquer leurs défauts … Ses relations avec ses proches, la tendresse pour son père, l’incompréhension face à sa tante, la distance avec sa nurse, la complicité avec son frère.

Savez-vous quel est l’autre tour de force de Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur ? Il réussit à écrire une histoire avec une morale sans nous faire la morale. On suit le cheminement de Scout, sans qu’elle se résume à être un personnage d’exposition. Là où Harry Potter est tour à tour effacé derrière l’univers qui prend place autour de nous puis trop présent, pour finir par prendre toute la place avant le tome final … Scout reste à sa place de personnage. Nous découvrons le monde par ses yeux, mais les dialogues sont suffisamment dynamiques pour nous permettre de comprendre les enjeux. On ressent de la tendresse pour elle, tout en parvenant à comprendre ce que ses proches lui reprochent.

– Je préfèrerais que vous ne tiriez que sur des boîtes de conserve, dans le jardin, mais je sais que vous allez vous en prendre aux oiseaux. Tirez sur tous les geais bleus que vous voudrez, si vous arrivez à les toucher, mais souvenez-vous que c’est un péché de tuer un geai moqueur.
Ce fut la seule fois où j’entendis Atticus dire qu’une chose était un péché, et j’en parlais à Miss Maudie.
– Ton père a raison, dit-elle. Les moqueurs ne font rien d’autre que de la musique pour notre plaisir. Ils ne viennent pas picorer dans les jardins des gens, ils ne font pas leurs nids dans les séchoirs à maïs, ils ne font que chanter pour nous tuer de tout leur coeur. Voilà pourquoi c’est un péché de tuer un geai moqueur.

Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur

Avec ses yeux d’enfants, nous découvrons le monde de Scout. Le racisme ordinaire et décomplexé de cette ville du Sud, où la vie et les actes d’un noir sont jugés. L’esprit de clocher. L’injustice criante. Et parce que son père est un avocat commis d’office pour défendre un noir accusé de viol, Scout a l’occasion de se confronter à lui. De parler de Justice et de justice.

On se doute dès le début que ce procès sera un enjeu important, et que même s’il a une fin heureuse, il n’effacera pas des années de racisme. Le livre a ses mauvais côtés. Il est timoré à parler du changement des années trente lors de sa publication dans les années soixante. Atticus, l’avocat stoïque est parfois insupportable dont sa très haute conception morale, même si j’ai aimé voir un personnage jusqu’auboutiste.

J’aurais encore beaucoup de choses à dire sur le livre, l’histoire, et certains personnages (celui qui apparaît à la fin après avoir été presque un mythe, vous savez ?) mais je crois que je ne veux plus poursuivre et que j’ai envie de savoir : vous en avez pensé quoi, vous ?


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  1. J’ai beaucoup aimé la manière dont tu décris les choses, ton article est très bien ficelé et intéressant. Je t’avoue me reconnaître dans pas mal de tes constatations, le personnage de Scout est juste généralissime. Seulement je regrette que tu es simplement survolé va et poste une sentinelle; ne l’ayant pas lu j’aurais aimé savoir pourquoi tu ne l’a pas aimé. Le style de l’écriture, le changement de tempérament des personnages certes, mais l’histoire en elle-même vaut-elle le détour?
    En tout cas, j’aime beaucoup ton approche pour le premier bouquin et repasserai de temps en temps sur ton blog pour voir ce que tu écris de nouveau 🙂

    • Adèle

      29 February

      Merci pour ces compliments, je suis contente de voir que je n’ai pas été la seule à aimer Scout !
      Je vais retrousser mes manches : j’ai franchement pas aimé l’histoire. On y suit une Scout adulte qui revient dans sa ville natale. Ca aurait pu être super et ça sonne plutôt bien, mais je n’ai pas du tout aimé la réalisation. Le récit manquait clairement d’enjeux et il y avait un côté “bons sentiments” vraiment présent. Peut-être qu’il manquait une toile de fond ? Dans le premier, on a le procès qui sert de prétexte à raconter un moment de vie ; dans Va et poste une sentinelle, il n’y a que la tranche de vie et elle tombe un peu à plat.
      J’ai été très gênée par deux trois réflexions un peu racistes. L’objet est beau mais je pense que je n’aurais pas été triste de ne pas le posséder si je l’avais loué à la bibliothèque. :/
      En résumé je ne le recommande pas, par contre, je suis sûre que j’aurais des tas de bouquins à conseiller ! ;D

      • C’est vraiment dommage, avec la plume d’Harper Lee, il y avait moyen de faire des choses vraiment pas mal. Et puis je suis assez nostalgique de ma petite Scout!

  2. Chauncey

    25 February

    J’ai l’impression de le voir partout ce bouquin, A. a presque craqué dessus à l’aéroport le mois dernier. Quant à moi la lecture est si ancienne que je dois bien avouer (honte à moi) que je ne me rappelle plus de grand chose sinon vaguement d’avoir vu une adaptation (mais je conviens bien que la pré-adolescence était pas nécessairement le meilleur moment pour lire le bouquin et comprendre tous les enjeux qu’il y avait derrière). Je me replongerais dedans avec plaisir je crois, et du coup je suis certaine que le plaisir de la (re)découverte serait tout ce qu’il y a de plus intact!

    • Adèle

      29 February

      Quelque part, c’est peut-être un de ces livres qu’on doit relire à différents âges en y trouvant toujours quelque chose ? Ca m’avait fait ça il y a quelques années pour un livre adoré quand j’étais plus jeune, où je m’étais émerveillée de comprendre plein de choses.
      Je regarderais bien l’adaptation, mais j’ai peur d’être déçue. Je suis peut-être territoriale avec le bouquin, à m’en faire une si haute opinion alors qu’il n’est peut-être pas si extraordinaire. Il est lié à des souvenirs heureux, ça c’est sûr. Tant pis, je vais manquer délibérément d’objectivité. 🙂

  3. Adèle

    14 March

    Got it ! 😉
    Une adresse mail crée exprès pour le blog mais bien peu utilisée : adele.eastmacott@gmail.com (il ne faut pas hésiter à me relancer sur le blog si j’oublie de la regarder)

  4. Aheuuu

    5 August

    Hello, j’arrive ici grâce à Chauncey 😀
    J’ai aussi adoré Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur (mais je ne dirai pas combien d’années il m’a fallu pour sauter le pas de la lecture), je n’ai pas encore acheté la suite, ne sachant à quoi m’attendre … Mais au moins je serai avertie d’une potentielle déception, alors merci ! 🙂

    • Adèle

      6 August

      C’est toujours une bonne idée d lire Chauncey ! 😉
      Je m’attendais vraiment à quelque chose d’autre, c’était très surprenant. Je l’ai retrouvé au hasard de mes cartons et j’envisage de le relire, mais je suis un peu méfiante après la toute première lecture.
      Je découvre ton blog, je crois que je vais mettre des suggestions de coté !

  5. […] Soit je lis des romans dont je sais qu’ils seront légers. Pas des histoires à l’eau de rose où je trouverai rarement mon compte, mais des romans de littérature jeunesse, ou « jeune adulte » (young adult en anglais). Toutes mes lectures ont en commun d’être des romans d’apprentissage. C’était déjà le cas de Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur de Harper Lee. […]

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